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Pwofitasyon : un concept commun à la France ultramarine ?

En Ile-de-France / Société
Jean Levain - Mardi 03 Mars 2009 - 12:43
mannifestations-guadeloupeParti de Guadeloupe, ce mot de créole a fait florès. Aussi les media métropolitains se sont-ils hâtés de vouloir le traduire, mal le plus souvent. C'est en effet le mérite et la richesse de nos langues régionales qui leur permet de prendre en compte des réalités inaccessibles à la langue officielle et par conséquent de leur apporter, si on le veut vraiment, une vraie réponse politique.

Réfléchissons quelques instants à ce qui se passe depuis des lustres, là où vivent nos compatriotes ultramarins qu'ils soient proches comme les Corses, ou lointains.

 

La France est aujourd'hui le seul pays véritablement ultramarin du monde c'est-à-dire une nation dont le territoire existe, avec tous ses attributs politiques, sur des continents ou îles répartis sur toute la planète : Méditerranée, Amérique du Sud, Caraïbe, Plate-forme Nord Américaine, Océan Indien. Je ne parle pas ici des Territoires ou gouvernements plus ou moins autonomes au Pacifique car même si les problèmes y sont similaires, les conséquences politiques et économiques peuvent en être gérées différemment.

Les Etats-Unis, état fédéral, ont certes Hawaï et Puerto-Rico mais on conviendra que les conséquences ne sont proportionnellement pas les mêmes pour eux.

Cette situation nous apporte des avantages considérables, même si nous les exploitons, hélas, encore très mal.

Elle nous donne en effet accès à des Zones d'Exploitation Economique énormes susceptibles, dans la nouvelle perspective de développement de notre planète, de donner à la France, si elle s'en donne les moyens en investissant fortement sur les plans de la recherche, de la pêche et de la défense, une avance exceptionnelle qu'elle pourrait éventuellement partager avec d'autres pays. Le trident de Neptune est aujourd'hui encore le sceptre des mers..

C'est le plus connu d'entre eux.

Mais il y en a d'autres, que nous ne ferons que citer ici car ce n'est pas le propos principal

- La possibilité de partager les ressources et l'avenir de grands bassins économiques avec des pays émergents ou à développement isolé comme le Mexique, le Brésil, le Venezuela, l'Afrique du Sud, l'Australie ou avec d'autres moins riches voire pauvres comme Madagascar, les Comores, ou les états de la Caraïbe.

- Le rayonnement culturel au sens large (éducation et enseignement , tourisme, sport etc.) partagé ou non avec d'autres cultures européennes ou non, sur des zones énormes, permettant ainsi à notre langue et à notre image de reprendre l'offensive dans le cadre du développement global avec un effet induit sur notre position "européenne" et régionale dans le monde.

- Sur un plan politique, camper sur un territoire non confiné à l'Europe géographique est essentiel car il nous protège, y compris en métropole et grâce à une multi-culturalité "naturelle", de dérives idéologiques à base religieuse ou non, de plus en plus d'actualité hélas : la communauté internationale semble parfois, sous l'influence entre autres de longues années de populisme et de libéralisme, avoir perdu ses repères : le sinistre "Dieu avec nous" qui justifia bien des massacres refait surface aujourd'hui.

- Plus largement, les idéaux humanistes qui sont devenus ceux de notre pays et qui nous distinguent clairement de nations encore imprégnées de cultures religieuses, nous offrent la possibilité de continuer à faire de tous les Français et de leurs frères en Culture de toutes les nations francophones les porteurs d'une culture originale et puissante, indispensable au concert mondial des Nations qui ne produire et garder la Paix que dans la diversité.

- Au plan de la défense globale, enfin, la multi-territorialité est un atout maître très valorisable, à condition de lui associer une diplomatie, une initiative économique et une politique de défense adaptées, c'est-à-dire non indexées à 100% sur la croyance idiote que les Maîtres du monde ne se trompent jamais.

On peut même dire que l'Outremer est véritablement l'avenir de la France et qu'il est d'ailleurs déjà souvent un atout quotidien dans son jeu sans que des dirigeants trop "zurbains" ne s'en rendent vraiment compte*.

Le point majeur de la question, c'est la notion de marché, à l'origine même d'ailleurs de la création de l'Union Européenne. Avec ses 65 millions d'habitants, la France elle-même ne tient plus la route en tant que marché en Europe même où l'Allemagne domine aujourd'hui largement avec ses 85 millions d'habitants auxquels il faut ajouter son "Hinterland" économique dans les pays de l'Est. On peut dire aujourd'hui qu'un pays dont le marché domestique n'atteint pas quelque 120 millions d'habitants est en risque de décrochage.

La France doit donc impérativement, si elle veut se conserver ainsi qu'aux 250 millions de francophones, son espace contributif dans le monde, s'approprier pacifiquement de nouveaux espaces. Pour ce nouveau défi, les relais ultramarins sont essentiels. Encore faut-il savoir les préserver et les faire vivre.

Et c'est tout le mérite de la crise guadeloupéenne que de nous faire prendre conscience du problème de la continuité territoriale. En affirmant que Pointe-à-Pitre comme Fort-de-France, Saint-Pierre de la Réunion, Ajaccio, Cayenne ou Saint-Pierre et Miquelon, c'est pareil que Paris, Brest ou Strasbourg, la France doit prendre en compte une réalité géographique forte et, à court terme, complexe.

A part peut-être La Réunion qui rassemble 850 000 personnes et offre un flux d' investissements considérable, aucun de nos départements non continentaux n'a de véritable marché, du fait d'une population insuffisante.

Dans le contexte de l'économie de marché et des règlements internationaux, les conséquences sont redoutables car les conséquences de cette insuffisance se font triplement ressentir : sans marché suffisant, les entreprises ne peuvent se développer de façon autonome et se concentrent donc sur le commerce de produits importés de métropole avec des coûts importants, tant au niveau des prix d'achat que du transport voire des taxes y afférentes. Elles tentent par conséquent de retrouver leurs marges en se concentrant. Les monopoles ou les oligopoles sont fréquents et ils ont pour conséquences l'augmentation des prix, sans parler de conséquences socio-culturelles sur lesquelles nous reviendrons.

Dans les domaines, principalement agricoles ou concernant la pêche comme à Saint-Pierre et Miquelon, ce sont les accords internationaux que la France a signés qui posent problème : dans bien des cas, on peut dire qu'il n'a probablement pas été tenu suffisamment compte des intérêts productifs locaux.

C'est un travers "européen" traditionnel qui nous renvoie à ce que le Général appelait, avec un bon sens certain, "l'Europe des marchands". Le problème, c'est que ce sont nos consommateurs ultramarins qui paient indirectement la note et qu'on peut mettre socialement donc politiquement en danger des zones sensibles où la France existe depuis parfois plus longtemps qu'à Nice ou en Franche-Comté.

On ne peut indéfiniment privilégier une vision étroitement continentale de notre nation, car à long et même à moyen terme, elle nous enferme dans des rapports de force défavorables qui nous coûteront très cher et dont le peuple français, comme il l'a déjà fait sentir chaque fois qu'on lui a donné la parole, récusera de toutes façons les conséquences culturelles et économiques. et comme il est souverain...

Mais dans sa forme actuelle, la continuité territoriale se paie : Transports coûteux, excès des importations de métropole, insuffisance des productions autochtones génèrent naturellement une économie artificielle qui profite, en première analyse, à un petit nombre d'opérateurs mais aussi, paradoxalement, à l'Etat.

Et c'est là que le terme de pwofitasyon devient intéressant car il nous place dans une perspective à la fois historique et sociale en ce qu'il pointe un déficit parfois insupportable de solidarité économique et politique avec la métropole.

On constate en effet que l'Etat, dont le devoir est d'assurer la continuité territoriale, est souvent l'actionnaire principal voire exclusif des opérateurs essentiels : transports aériens et maritimes, distributeurs pétroliers. Mais, tout comme en métropole, il s'est laissé contaminer par l'idéologie libérale au point d'en arriver, comme dans le cas de l'octroi de mer ou de l'essence, à taxer sa propre valeur ajoutée sur des marchés où les acheteurs sont incapables de se défendre en faisant jouer la concurrence. D'autre part, il contrôle politiquement toute la chaîne puisque certaines taxes sont prélevées au bénéfice...des collectivités territoriales du cru ce qui rend ces dernières dépendantes.

Ce n'est donc pas seulement au bénéfice d'entrepreneurs locaux, d'origine européenne ou non, locale ou non qu'il y a pwofitasyon . En d'autres termes ce que les technocrates européens qualifieraient d'abus de position dominante (sans connotation émotionnelle) n' a pas principalement ici le caractère d'exploitation au sens marxiste, ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit ici que très peu de production mais au contraire d'insuffisance de production et de distribution.

De plus, le caractère raciste qu'on a voulu lui donner en métropole n'est que très partiellement présent même si le contexte s'y prête nécessairement. Les conséquences de la pwofitasyon touchent en effet aussi bien les Blancs-Pays que les autres Français ultramarins et elles existent aussi à Saint-Pierre et Miquelon ou en Corse !

D'autre part les entrepreneurs locaux sont eux-mêmes souvent dépendants du système puisque les "efforts" déboursés sous forme d'augmentations de salaire (pour ceux qui travaillent, dans des départements de chômage à deux chiffres) trouvent leur contrepartie dans les détaxations provisoirement définitives consenties par l'Etat. Pwofitasyon s'oppose donc à une économie globalement dépendante de la métropole et ce pourrait être aussi bien un concept corse...

Dès lors, quelles peuvent être les réactions des populations et que faire, à court et à moyen terme pour sortir de la pwofitasyon et évoluer vers un système économique qui tienne mieux la route ou, si l'on préfère, la mer ?

Il ya bien sûr les luttes entreprises, aujourd'hui par le LKP en Guadeloupe mais qui ont été à de nombreuses reprises menées par toutes les populations, sous des formes plus ou moins structurées. Peu ou mal perçues en métropole, ces luttes à l'instar des cyclones qui fréquentent souvent ces régions permettent en général de "redonner" de l'air pour quelque temps, les choses revenant ensuite à l'ordre habituel. Mais les entreprises vraiment locales ne peuvent, à terme, vivre indéfiniment entre le marteau populaire et l'enclume libérale.

Des facteurs psychologiques lourds sont présents : nos compatriotes des territoires autrefois esclavagistes cultivent encore aujourd'hui un mélange de crainte et de révolte. Ils ont dû faire face dans leur longue histoire aux conséquences de phénomènes naturels violents, d'invasions étrangères diverses et de catastrophes économiques dues à une succession de "bonnes idées" de développement finalement avortées. Ils sont, enfin, partagés pour la plupart d'entre eux entre la fierté de constituer dans leurs zones géographiques respectives des îlots de relative sécurité et prospérité et leur désir éperdu de sortir d'une pwofitasyon qui, par rapport à la métropole qui ne les perçoit qu'au travers des palmiers, des séjours de vacances et du nombre de leurs fonctionnaires (que leur propose-t-on d'autre s'ils veulent un avenir ?), les plonge dans une situation d'infériorité durable en tant, précisément, que Français : taux de chômage à deux chiffres, transports et denrées importées hors de prix et évolution trop lente du problème du racisme de couleur entre Français même s'il ya sans doute du progrès à cet égard.

Le sujet de l'esclavage, hautement polémique encore, mériterait à lui seul un développement car ici aussi, comme l'épisode de la célébration de Schoelcher le démontre, les maladresses issues le plus souvent d'une méconnaissance du sujet et d'une absence compréhensible d'empathie de la part des populations métropolitaines..ou même d'autres Ultramarins ! Il nous semble toutefois qu'ici, et il ne s'agit pas seulement de nos territoires mais aussi de l'Afrique dans son ensemble, une déclaration commune d' anciennes nations esclavagistes serait un élément psychologiquement important de nature à créer un climat positif.

Ailleurs en outre-mer, les réactions des populations ou de certaines organisations vis-à-vis des entreprises de transport sont variables mais on voit très bien le caractère stratégique du sujet qui concerne à la fois l'emploi (ou plutôt le non-emploi) et les coûts. Ainsi, les conflits à la SNCM et la création d'Air Austral ne sont peut-être pas deux sujets aussi étrangers l'un à l'autre qu'on pourrait le croire : il y a volonté de réserver des emplois aux Iliens, et de mieux contrôler le flux de transport, cordon ombilical de la continuité territoriale.

Mais, organisées ou non, institutionnelles ou corporatistes, patronales ou populaires, les corrections de parcours ne peuvent à terme s'opposer durablement une situation économique intenable, dont la pwofitasyon est en quelque sorte la traduction en creux : faire perdurer une réalité politique profitable à terme à tous les Français sur la base de la seule continuité territoriale est devenu impossible.

Il faut donc nécessairement en revenir à l'examen des zones politiques économiques où sont insérées nos "morceaux de France" : espace Nord-Américain, Caraïbe et Amérique Centrale et du Sud, Antarctique et Cône Sud, Afrique Australe et de l'Est, Océan Indien et Pacifique. Au lieu de pratiquer, dans ce domaine comme dans d'autres, la décimation idiote du nombre de nos fonctionnaires, notre gouvernement ferait mieux de leur assigner des missions qu'ils sont là pour remplir, en particulier nos marins, nos diplomates et nos universitaires. Nous disposons du potentiel humain pour créer l'avenir, utilisons-le !

Il s'agit de créer, par une coopération culturelle, militaire, économique et technique, un ensemble de plaques de développement dans chacune des zones concernées. Qui dira que la Caraïbe et l'espace guyanais, Madagascar, la Tanzanie et bien des zones de l'Océan Indien ou du Pacifique n'ont pas besoin de développement et que le Brésil, le Mexique, l'Australie ou l'Afrique du Sud peuvent se charger de tout ? Est-il impossible de créer de grandes universités techniques régionales où l'on enseignerait concurremment en Français, Portugais, Espagnol, Afrikaans/Néerlandais, Anglais ? Est-il impossible de créer des pôles internationaux de compétitivité dont certains pourraient être localisés sur "nos" îles de Méditerranée, des différents océans ou en Guyane ? Ne peut-on négocier en commun à Bruxelles avec nos amis portugais, néerlandais, espagnols des accords de zone permettant à l'Europe de voir le problème des "territoires du monde" européens dans une optique positive ? Et d'ores et déjà, dans une optique purement française et anti-crise, pourquoi ne pas lancer un vaste programme d'investissement et d'exploitation de nos ZEE : bâtiments de surveillance, gestion des pêches et des recherches, construction de zones d'appui dans nos DOM/TOM ? Pourquoi laisser nos quelques malheureux bâtiments de surveillance s'épuiser à courir après les voleurs, alors qu'on pourrait favoriser officiellement certains pays amis en développement, qui n'auront pas les mêmes problèmes de pavillon et d'exploitation que les flottes "directement" européennes ?

Nous sommes convaincus que c'est dans cette direction, et cela ne concerne d'ailleurs pas seulement l'Outre-mer, que l'on doit chercher des sorties "par le haut" à des problèmes comme celui de la pwofitasyon. Les gouvernements ne sont pas là pour expliquer pourquoi, depuis des années ils ne font rien ou pourquoi les traités qu'ils ont paraphés rendent les choses impossibles : les crises sociales comme celle d'aujourd'hui à la Guadeloupe rappellent aux réalités et il leur appartient de les résoudre durablement.

Ils sont là aussi pour développer des qualités françaises : l'imagination et l'art de l'action, renouant ainsi si possible avec un passé qu'il nous appartient maintenant de prolonger sous d'autres formes. La politique de la peau de chagrin, de l'enfermement hexagonal ou européen, du repli sur soi et de la priorité aux intérêts économiques et personnels n'est pas seulement condamnable, elle est stupide et la sortie, comme l'ont toujours compris les Américains, est dans le développement.

Et si notre gouvernement est incapable de le comprendre, changeons-en !

Il reste à la France d'aller dans cette direction, dont l'actuelle crise financière souligne encore la nécessité. Puisse l'éruption guadeloupéenne peser elle aussi sur l'opinion française pour que la France reprenne le chemin du développement, mais d'une développement humaniste, pacifique et durable. Sur cette route, nos compatriotes d'outre-mer et en particulier leurs jeunes générations seraient, n'en doutons pas, au premier rang.

*L'absence d'un grand Ministère de la Mer et de l'Outre-Mer est d'ailleurs significative à ce sujet. Par contre, la réapparition d'un Ministère de l'Immigration et de l'Identité Nationale (pourquoi pas de la Race, tant qu'on y est !) à connotation clairement pétainiste n'a pas choqué durablement grand' monde, y compris à gauche parfois. C'est tout de même un ancien responsable socialiste qui est aujourd'hui à sa tête...Ce scénario n'a rien de nouveau. Que ceux qui aujourd'hui pensent que tout cela n'est pas choquant tant que cela ne s'applique qu' aux "Arabes" ou aux "Africains" se disent que leur tour viendra aussi...Aucun racisme n'est pire qu'un autre, aucune exclusion pire qu'une autre.

 
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