Intervention de Michel Fieze, sociologue, lors de la conférence-débat ''La jeunesse dans tous ses états'' organisée par le PRG 95 à Taverny, le vendredi 16 octobre.
A regarder l'Histoire, celle du temps passé mais aussi du temps présent, l'on peut légitimement se demander si la Jeunesse n'est pas juste bonne à remplir les prisons et à servir, à l'occasion, de « chair à canon ».
A regarder aujourd'hui « l'affaire » Jean Sarkozy, l'on peut tout aussi légitimement s'interroger : la valeur de l'Homme serait-elle, inéluctablement et définitivement, liée au nombre des années ? Serait-on nécessairement, a priori, à 23 ans, condamné à l'incompétence, sans preuve apportée ? (faut-il rappeler qu'à 28 ans le papa Nicolas devenait le plus jeune maire de Neuilly, sans que cela soulevât la moindre tempête, me semble-t-il ?).
L'Histoire, ici, nous est à nouveau précieuse. Le génie, à tout le moins le talent, a souvent été précoce dans les siècles passés. A 19 ans, Jeanne d'Arc guerroyait pour bouter les Anglais hors de France. A 17 ans, Rimbaud produisait ses plus beaux poèmes, etc.
La question de fond est bien celle-ci ; à quoi sert la jeunesse ? Quel projet veut-on pour elle ? Quelle place lui réserve-t-on ?
Permettez-moi de citer un grand radical, Jean-Jacques Servan-Schreiber qui, il y a quarante ans, répondait clairement que la jeunesse servait, avant tout, à faire peur - et d'abord aux vieux. Il est vrai que tous les fantasmes, clichés, préjugés accompagnent les jeunes, depuis les temps les plus reculés, jusqu'à la détestation quelquefois. Voici le portrait qu'en donnait par exemple le comte de Gobineau il y a un siècle et demi :
Inconsistants, incertains, envieux, épris de changement, les jeunes représentent pour la société un péril permanent [le fameux « péril jeune » de Clapisch]. La seule attitude efficace à leur égard, c'est la terreur. Non pas un simulacre de terreur qui ne ferait pas longtemps illusion, mais la vraie terreur. A l'état ordinaire, poursuit Gobineau, les contrôles, les brimades, les sévices et, de temps en temps, en tuer le plus possible, sous un prétexte quelconque ou même sans prétexte, pour que les autres soient tenus au respect.
Si le discours est moins dur aujourd'hui, les formules n'en sont pas moins percutantes : - un jeune au chômage est un jeune qui ne veut pas travailler - un jeune des cités est un jeune dangereux - un jeune est sans expérience, il est donc incompétent - un jeune ne songe qu'à s'amuser
Comment la politique et l'économie traitent-elles les jeunes ? Fort mal, on le sait. Les jeunes sont pour celles-ci une « variable d'ajustement », pour celle-là un éventuel appoint électoral. A l'évidence, la jeunesse souffre de multiples maux, qui sont suffisamment connus pour ne pas avoir à les renommer ce soir. Moins conjoncturellement, les jeunes souffrent depuis toujours d'une double inégalité : inégalité (absolue) avec les adultes - mâles s'entend, les femmes étant, à cet égard, les 2èmes grandes victimes de l'Histoire masculine ; inégalité (relative ») entre eux, les jeunes. Paraphrasant le regretté Coluche, l'on peut dire que chez les jeunes il en est seulement de plus inégaux que d'autres, quoique le fossé entre les différentes jeunesses ne cesse de se réduire : les diplômés - du moins les mal-diplômés - ne sont plus très loin des non-diplômés en termes de difficultés vécues. La jeunesse souffre de tant d'injustices que le temps manque ici pour les citer toutes : injustice par apport au travail, au logement, à la santé, aux salaires, aux responsabilités...
Or une société, une politique, dignes de ce nom, se jugent au sort qu'elles réservent aux plus faibles et aux plus démunis. Une démocratie authentique se juge à la place qu'elle réserve aux femmes et aux jeunes. S'il y a légère amélioration pour les premières (mais toujours précaire) il n'y en a aucune pour les seconds. La société française continue de privilégier le « grand âge », je veux dire l'âge adulte, avec l'expérience qui lui est, naturellement, associée. Ainsi les carrières et les réussites sociales se font-elles largement, dans ce pays, à l'ancienneté. Parfois cette ancienneté est institutionnalisée : c'est le cas dans la fonction publique (mais aussi dans les formations politiques). Parfois elle est le résultat d'usages, de traditions, de convenances : c'est le cas dans les entreprises. Toutes les études montrent en tout cas que les « leviers de commande », en France (comme dans nombre d'autres pays), appartiennent très majoritairement aux plus de 50 ans, et même 60 ans quelquefois. Ceux qui nous gouvernent ne sont donc plus très jeunes (s'en défendent-ils quelquefois, mais soyons raisonnables, pour être jeune le dynamisme ne suffit pas, il faut un peu de biologie, non ?). Comment expliquer cette situation ?
Les jeunes sont écartés des responsabilités pour au moins deux raisons : ils donnent mauvaise conscience aux adultes et, surtout, ils apparaissent comme des concurrents aux postes de commandement. Pierre Bourdieu l'a dit et bien dit jadis : entre jeunes et adultes c'est bien d'une lutte de pouvoir qu'il s'agit. Les adultes de toutes espèces : parents, enseignants, gouvernants, entendent donc bien maintenir les jeunes, le plus longtemps possible, dans une enfance prolongée. C'est pourquoi, l'on a toujours encadré la jeunesse (ou cherché à le faire) : mouvements de jeunesse dans l'Entre-Deux-Guerres, Maisons des Jeunes et de la Culture dans les années 1960, Clubs de prévention dans les années 1970, structures sportives et associatives aujourd'hui.
J'aimerais, avant de conclure et à la lumière des travaux scientifiques, revenir sur la question de l'âge et de la compétence. Rappelons tout d'abord que la compétence n'est pas liée à la seule expérience (qui n'est pas de surcroît toujours positive : l'expérience de répétition des erreurs existe aussi !). La compétence a d'autres ressorts comme l'intelligence d'analyse d'une situation, une prise de risque opportune, l'imagination - ce dont les jeunes ne sont pas plus dépourvus que nombre d'adultes d'âge mûr. Indiquons ensuite que le sommet de l'intelligence, contrairement à une croyance tenace, ne se situe pas entre 40 et 60 ans, mais plutôt entre 15 et 25, que c'est même au temps de l'adolescence et de la jeunesse que les formes de l'intelligence sont les plus variées et les capacités créatives les plus grandes.
Conséquence, l'on pourrait raisonnablement augmenter les droits des mineurs, à partir de 15 ou 16 ans, voire, comme le suggère Martin Hirsch, le Haut Commissaire à la Jeunesse, abaisser l'âge d'éligibilité des parlementaires à 18 ans (il faut aujourd'hui avoir 23 ans pour devenir député et 35 pour être sénateur).
Il est important, quoiqu'il en soit, de continuer à creuser le sillon des droits des jeunes en France.
Michel FIZE, sociologue au CNRS Auteur du Livre noir de la Jeunesse, Ed. Presses de la Renaissance, 2007. |