|
|
|
En Ile-de-France /
Europe et International
|
|
Jean Levain -
Jeudi 04 Septembre 2008 - 02:00
|
 Dix militaires français tombent au combat à quelque six mille kilomètres d’ici, dans l’exécution d’une mission difficile. Le président de la République effectue la visite-éclair que lui impose le style qu’il s’est donné. L’Etat-Major nous explique pourquoi tout s’est parfaitement déroulé –à part nos pertes, bien sûr- et pourquoi les Talibans n’ont qu’à bien se tenir, confortant ainsi les certitudes présidentielles : la France se doit d’être en Afghanistan, le camarade Jospin l’avait déjà dit et notre Parlement va sûrement confirmer notre engagement, voire l'accroître encore, "au service de l’Humanité, de la paix, de la Liberté, de la lutte contre le terrorisme" alors qu' on n’avait pas jugé utile de lui demander son avis jusqu’ici. Ce déroulé met une fois de plus en évidence les caractéristiques d’une politique, on devrait plutôt dire d'un comportement, dont les Français devront encore subir, craignons-le, les contrecoups funestes pendant un certain temps. Trois grands traits : l’ignorance, l’incohérence, l’inconséquence, nous semblent le définir.
-
Les guerres d’Afghanistan ne datent pas d’hier. Un pays sans ressources naturelles, habité par de nombreuses tribus animées d’une haute tradition guerrière et d’un farouche esprit d’indépendance. La population, majoritairement sunnite, est soumise à des coutumes qui ne doivent pas nécessairement leur existence à l’Islam. En proie à des maux nouveaux en plus de ses difficultés habituelles (arrivée de l'héroïne et du sida par exemple ), elle y vit ou survit, souvent de cultures peu orthodoxes, dans des vallées cloisonnées par la haute montagne ou à Kaboul. Le pays verrouille l’accès de la Russie aux mers chaudes et il est (très étroitement certes mais quand même) frontalier de la Chine. Deux langues principales, dont l’une, le dari, est très proche de l’ancien persan. Une profondeur stratégique donnée par la fameuse « zone tribale », vraie-fausse frontière avec le Pakistan, où se situe sans doute l’épicentre du « terrorisme islamique » si tant est qu’il puisse être localisé…Un gouvernement assez généralement méprisé, plus corrompu peut-être que ses « adversaires »….Bien des grandes puissances, l’Angleterre du XIXème siècle comme la Russie soviétique et même les Américains, se sont ici cassé les dents au prix de lourdes pertes ou de gaspillages économiques considérables pour avoir voulu imposer aux Afghans leur vision des choses ou leurs intérêts de Grand Jeu. L’échec des Soviétiques qui, rappelons-le, faisaient eux aussi tourner un gouvernement fantoche mais socialement ouvert, est particulièrement révélateur. 160 000 hommes, des troupes spéciales et des blindés, des hélicoptères de combat et l’emploi de munitions à fragmentation, une proximité géographique immédiate à l’époque et l’amitié indienne…Une partie des chefs aujourd’hui qualifiés de Talibans sont d’ailleurs très proches, voire les mêmes que ceux qui, avec l’aide occidentale, se battaient contre les Russes ! Ultra-spécialistes de la guerrilla, habitués à se battre aussi contre des armements sophistiqués, les chefs afghans savent jouer de tous les registres de la guerre et l’ont démontré depuis des siècles. L’Iran, principal état frontalier et dont l’histoire se confond étroitement avec celle de l’Afghanistan, se garde bien, lui et depuis longtemps de toucher directement au nid de frelons du jardin d’à côté alors que sa proximité géographique et culturelle comme sa puissance militaire le lui permettraient.Est-on dans l’ignorance de tout cela à l’Elysée ? Ce serait inexcusable, car l’appareil politique français dispose d’analystes et de diplomates de grande qualité. Encore faut-il savoir les écouter et les faire travailler. Agir au mépris de la sagesse la plus élémentaire quand les intérêts français ne sont pas en cause, ne saurait donc qu’être le fait d’oreilles bouchées et d’yeux fermés.
-
Le motif invoqué pour la présence française au sein du contingent international est la lutte contre le terrorisme et l’aide au développement afghan vers une société plus juste, moins machiste, plus « moderne ». En gros, les mêmes justifications que l’invasion soviétique que l’on vilipendait à l’époque. En fait, les intérêts pétroliers (ici, au niveau des communications et peut-être de la menace des intérêts russes) et l’intérêt de « tester » les techniques et personnels militaires dans une zone encore relativement « libre » et où le combat anti-terroriste justifie certaines libertés, ne sont probablement pas étrangers à l’affaire, tout au moins pour les Américains. Comme au Kossovo, la France travaille en fait largement pour le roi de Prusse... sauf que Washington et Bush ont remplacé Potsdam et le roi Frédéric. Les Américains ne sont ni pires ni meilleurs que les autres, cependant. Mais leur reprochons-nous pour autant, officiellement, Guantanamo, la torture morale ou physique dans les prisons américaines, la peine de mort et ses pratiques barbares, les milliers de tués que leur politique provoque chaque jour ou leur soutien à des régimes amis de la femme comme ceux de Ryadh ou d'Islamabad ou bien encore pratiquant des méthodes politiques expéditives ? N’oublions pas non plus qu’en Irak, la coalition à base US a déjà , pour le bon motif sans doute, tué ou fait tuer beaucoup plus d’Irakiens que les années Saddam.. quant à la France, inutile d'insister sur l'attitude officielle vis-à -vis de dirigeants notoirement complices du terrorisme, les pas de deux à propos du Tibet, le silence sur bien des choses en Afrique et un traitement inhumain de nos migrants voire de sans-papiers devenus dans les faits des citoyens sans histoires.
-
Or, passer d’un jour à l’autre de la realpolitik la plus cynique à l’affirmation de principes louables voire indispensables justifiant notre présence armée ici ou là , c’est bien avoir ce comportement perpétuellement instable, cette oscillation perpétuelle qui rend la politique d’une puissance moyenne non crédible et inefficace, donc gaspilleuse de moyens publics matériels et hélas, humains. Quant à faire avancer les Afghans dans une logique qui n’est pour l’instant pas la leur et avec beaucoup moins de moyens que les Russes, sans consensus international avec les grandes puissances concurrentes et sans action réelle sur ce qui se passe au Pakistan, puissance nucléaire et berceau de l’Islamisme dans la logique de sa propre création, n’y pensons pas ! L’affaire a toutes les chances de se terminer une fois de plus en tragique bourbier, dont la population afghane subira une fois de plus les conséquences. La perte de vies françaises n'est dès lors pas justifiée.
-
Et c’est ici qu’intervient l’incohérence, défaut bien connu des Français, grands invocateurs de Descartes mais qui travaillent souvent « comme ils le sentent ». Or, en politique internationale, l’inspiration confine souvent à l’amateurisme avec les redoutables conséquences de celui-ci face à des professionnels peut-être moins brillants mais incomparablement plus efficaces. Le choix est pourtant simple. Ou bien la France, animée du sens des ses intérêts et de l’autonomie de son dessein culturel, veut en se transformant réellement et en se rapprochant des partenaires ou sympathisants de la Francophonie, rester un pôle de décision qui compte dans le monde. Dans ce dessein, elle doit rester indépendante tant sur le plan politique que culturel, philosophique ou militaire, investir fortementement dans son propre avenir et « vendre » au fil des années un nouveau modèle international, associatif et spécifique, en continuité avec la politique gaullienne. Elle ne saurait dès lors, sous prétexte de mondialisation ou d’amitié avec d’autres états démocratiques, s’inféoder à des intérêts qui ne sont pas nécessairement les siens tels que ceux d’une NATO qui relaie pour l’essentiel les intérêts des Etats-Unis. Elle ne saurait non plus s’intégrer au-delà d’un certain niveau à un ensemble géographique dominé par des petits états n’ayant pas le même niveau de responsabilités ni la même philosophie politique et qui eux, acceptent le principe de la domination américaine avec, d’ailleurs, de bonnes raisons de leur point de vue. En bref, à une "Europe " qui vote par ordre et non par tête. Elle ne saurait, enfin, pratiquer la fuite en avant ni l’agitation vibrionnaire. Ou alors, il s’agit de faire avaler aux Français l’idée que, quels que soient leurs choix clairement exprimés, ils doivent accepter l’idée d’un pouvoir fort à l'intérieur mais faible à l'extérieur, au travers d’une majorité parlementaire soumise aux injonctions d’un dirigeant pour qui la fuite en avant médiatique est un principe de gouvernement. La France, dans cette hypothèse, a vocation à devenir une grosse Belgique, qui n’existe plus qu’au travers d’une « Europe » -en fait, un club d’esprit essentiellement chrétien-démocrate, dominé par les intérêts économiques et s’en remettant à l’Amérique pour le reste- qui laisse la « mondialisation » et la Commission peser sur ses destinées essentielles. Guerre au Service Public, domination des intérêts privés et sans doute bientôt confessionnels, rassemblement politique clanique voire familial autour d'un pôle UMP sarkozyfié : ce système dur à l’intérieur, mou à l’extérieur, cela rappelle quelque chose…mais le choix n’est jamais explicité ni mis en pratique, d’où l’incohérence : on supprime les postes de profs, pas les SNLE !
-
Quant à l’inconséquence, elle n’est que trop évidente. Parler d’un ton léger aux frères d’armes des soldats disparus, se livrer à des rodomontades vis-à -vis de l’ours russe au risque de recevoir un bon coup de patte, vouloir dénier à l'Iran les moyens de son indépendance tout en vendant des armes et de la technologie nucléaire à Islamabad, slalomer entre le Dalaï-Lama et le gouvernement chinois en perdant la face de tous côtés, travailler en permanence au nom des intérêts de Washington sans pour autant mériter vraiment la confiance des Américains, ne pas vraiment dialoguer avec Berlin tout en poursuivant le mythe du couple franco-allemand, cauchemar traditionnel du Royaume-Uni sans qui une véritable Europe ne saurait se construire…tout cela est révélateur. Disposant d’une puissance militaire qui est avec l’Espace l’une des deux mamelles de leur crédibilité monétaire et de leur économie en général, les Etats-Unis peuvent se payer le luxe d’être parfois inconséquents. Pas nous.
-
Là aussi, pourtant, laissons parler le bon sens. Pendant des années, la Russie, sous son avatar soviétique ou post-soviétique, a vécu l’humiliation et l'avancée d'une Alliance Atlantique instrumentalisée par Washington qui en fait l'instrument de sa propre crédibilité globale, donc de la puissance du dollar. Comment s’étonner qu’elle fasse maintenant valoir ses atouts géostratégiques de fond, pour de bonnes ou de mauvaises raisons ? Encore faut-il deviner à l’avance qu’elle va bouger et, en liaison avec des Allemands beaucoup plus concernés que nous, prévenir ce mouvement sans être comme toujours à la remorque des faits et de la politique des autres. Le problème tibétain, quant à lui, n’est pas le seul qui obère les relations avec la Chine, il y en a bien d’autres. Mais comment être pris au sérieux, dans des pays comme la Chine, l’Iran, la Russie, le Japon, l’Egypte qui pratiquent la diplomatie depuis le Moyen-Age voire la plus haute antiquité, en s’agitant comme un ludion et sans inscrire son action dans le temps, donc dans une continuité et croire, par exemple, qu’un déplacement présidentiel éclair à Pékin pour les seuls J.O., pourrait faire autre chose que nous décrédibiliser encore davantage.
-
En France même, le gouvernement semble s’imaginer qu’on va conforter le niveau de vie et la fierté d’exister des Français en fouettant la consommation de produits importés et en détruisant systématiquement le service public sans même essayer de comprendre sa profonde raison d’être dans un pays comme la France. Cette attitude est devenue un tropisme droitier.. Pourtant les agents du service public, des collectivités territoriales ou des associations déléguées apportent au développement économique national au moins autant que les hypers qui ne rêvent que de se débarrasser de leurs hôtesses de caisse et de retravailler les marges arrière ! Et pour les questions de sécurité fondamentales dans la production d’énergie, le transport public et les services vitaux à la personne, il est dangereux voire irresponsable de vouloir faire, à toute force, intervenir une force de développement, le secteur privé, dont la logique principale est celle du profit. Faudra-t-il un accident nucléaire grave ou une catastrophe du transport pour le comprendre ? Alors vilipender les uns au profit des autres, est-ce conséquent ? Espère-t-on "écologiser" notre façon de vivre en la privatisant encore davantage ? Tout cela n’a rien à voir, bien sûr, avec des efforts toujours nécessaires de productivité qui sont à mener dan le secteur dans le public…mais aussi dans le privé, dont les grands dirigeants, souvent issus d’ailleurs de la haute administration, donnent souvent un triste spectacle à l’heure où leurs amis politiciens prétendent donner... des leçons de travail aux travailleurs !
-
Et pour en revenir au domaine militaire et à l’Afghanistan, les personnels de combat ne sont pas des jouets. Il s’agit, dans notre société comme dans toute autre, de Français qui décident d’engager, le cas échéant, jusqu’à leur propre existence en temps de paix globale, pour contribuer à la sécurité de la société démocratique qui est la leur. Ils doivent donc être respectés et non être engagés pour des intérêts illusoires ou mineurs. Les Américains le savent bien, qui limitent les risques encourus par leurs « boys » en utilisant au maximum les forces des autres nations, les gouvernements fantoches, les sociétés de mercenaires ou les frappes aériennes. De plus, il apparaît maintenant clairement que l'envoi de nos troupes s''est fait sans avoir préalablement sécurisé au maximum les conditions de leur engagement , malgré les dénégations de l'Etat-Major, bien obligé de couvrir les tristes conséquences du "spontanéisme" sarkozyen.
La démocratie non plus n’est pas un jouet : les Français ne sont pas des élèves dans une classe où maître Nicolas fait refaire leur copie par un parlement manipulé ou aveuglé quand il la juge mauvaise (!) , qu’il s’agisse de l’Europe…ou de l’opinion publique vis-à -vis d’un engagement extérieur qu’elle devine inutile et dangereux. Nos compatriotes n’ont pas non plus, passé l’amusement des débuts, l’intention de continuer à évoluer vers une république bananière où la famille du chef voire les copains industriels ou acteurs du patron deviennent les repères de l’action politique voire de la législation.
L’inconséquence, c’est le contraire du respect, celui que réclament, entre autres, les jeunes pour eux-mêmes et pour un avenir, qu’il représentent quelque part, de notre société française, européenne, mondiale, et nos dirigeants devraient, les premiers, le pratiquer, y compris vis-à -vis d’eux-mêmes et de leur fonction.
Â
Ni de l’incohérence, ni de l’ignorance, ni de l’inconséquence nous ne voulons, parce que la France a besoin aujourd’hui de se reconstruire par une action soutenue, planifiée, éclairée. Et pour reprendre les principes de Disraëli, notre pays ne devrait pas avoir en politique internationale d'"amis" ni d'"ennemis" mais bien des intérêts, au service d'une politique durable qui elle, reposerait sur des principes éthiques autres que l'injustice sociale, le populisme et la priorité aux intérêts privés. C’est la gauche qui devra, un jour ou l’autre assumer la lourde mission de construire et de mettre en oeuvre cette politique, puisque la droite, depuis des années, démontre qu’elle prend le chemin inverse. L’Afghanistan est un révélateur de plus de cette réalité.
|
|