Aujourd'hui -ça n'arrive pas souvent- je voyage. Il est 5 h 30 à Roissy III et dans l'aérogare encore vide nous, quelques élus de la Région accompagnant la Vice-Présidente Elisabeth Gourévitch, attendons devant les banques d'enregistrement de petits groupes de lycéens et leurs profs. Sympas, bariolés, encore un peu endormis dans leurs tenues de banlieue, il arrivent. Les plus prudents ont écouté les conseils et mis des après-ski. Parmi eux, du 9-2, les lycéens du Lycée professionnel Valmy à Colombes.
Dans l'avion, c'est calme, c'est l'attente en attendant l'arrivée à Krakow (Cracovie) et la prise de contact avec les guides polonais. Nous faisons connaissance avec deux rescapés des camps. Jo avait onze ans quant il est entré à Auschwitz où il a survécu grâce à un instinct vital sans doute exceptionnel et il nous racontera, tout au long des visites, des anecdotes. Elles apporteront aux esprits, avides de savoir comment ça s'est passé dans les camps, la chair autour du squelette terrible du génocide, reconstitué grâce à la vision des restes.
Transfert dans les bus, les guides polonais et les accompagnateurs du Mémorial de la Shoah interviennent. Point et contrepoint parlés et paysages blancs de neige, la Pologne nouvelle s'étale sous nos yeux, bien timidement encore semble-t-il pour une Silésie qui fut une grande région d'industrie et de passage en Europe, un pôle de Culture. Nous arrivons à Oswienczim : Auschwitz, comme Birkenau, avaient des noms en polonais....
Quatre bus confortables s' immobilisent à côté de deux vieux wagons de chemin de fer. Posés dans la neige, sur des rails qu'on ne voit plus, ils sont du genre des wagons plombés immortalisés par Jean Ferrat. Tout le monde descend, écoute les guides polonais, jeunes et académiques, s'exprimer avec toutes les nuances qu'ils peuvent y mettre, un peu trop peut-être. Les accompagnateurs du Mémorial remettent en situation : c'était la Rampe où débarquaient les déportés encore vivants après un trajet où, entassés dans une promiscuité inimaginable assaisonnée par la chaleur ou le froid, ils entraient en inhumanité.
Reprenant le terrible chemin, le groupe des jeunes visiteurs franchit le porche d'Auschwitz I -Birkenau. Là, d'un simple coup de pouce, le médecin SS les faisait sans qu'ils s'en doutent partir pour la mort directe ou pour la mort en sursis du travail concentrationnaire : les "faibles" d'un côté et les autres. cela se passait en principe sans violence, l'hypocrisie SS ayant recréé une logique crédible à la séparation des familles et au chemin vers la douche mortelle, où le Zyklon B remplaçait l'eau bienfaisante. Tous ensemble, nous arpentons les allées kilométriques de l'immmense camp enneigé. Les stations du calvaire ponctuent notre marche : baraquements des détenus ou des gardes, ruines des chambres à gaz, lac aux cendres. A travers tout cela, la réalité perfuse de plus en plus dans les jeunes âmes.
Un sandwich, un café ou un borczcz -Pologne oblige- pris en vitesse à l'entrée d' Auschwitz II et nous entrons dans une logique de mort plus poussée encore, celle du camp d'extermination. Dans le but d' annihiler "directement" les convois de Juifs hongrois, l'usine est créée, sorte de caserne où l'on attend -pas très longtemps-la mort dans la chambre à gaz. Heureux ceux qui, dans l'humanité nue et compressée sous le plafond bas, seront sous la cheminée d'où descend la mort : ils mourront vite alors que les autres se videront d'abord des deux extrémités, griffant les murs et s'écrasant contre la porte blindée. Autour des fours, on imagine les kommandos qui s'activaient à dégager les cadavres, à leur arracher leurs ultimes richesses, à les transformer en cendres.
Nos jeunes emportent des images choc. Vêtements des enfants, montagnes de prothèses arrachées aux vivants ou aux morts, chaussures qui ne porteront plus personne, cheveux qui furent un jour peignés ou caressés et qu'on transformait en tissus renvoyés en Allemagne. Inutile d'insister, quelques questions timides fusent, les déportés survivants expliquent inlassablement.
Jo a tiré de son sac son ancienne tenue de détenu. Il réservera aux adultes deux choses : le partage d'une petite bouteille de wodka et la vision d'un bout de savon marqué en allemand "graisse pure", le bout de l'horreur. Vivants, les détenus étaient déjà "ein Stück : un morceau". Dans les cars du retour, un soulagement raisonnable s'installe car quelques jours seront nécessaires pour encaisser puis absorber les impressions fortes, peut-être décisives, du voyage. Les jeunes l'avaient bien préparé, ce voyage, avec leurs enseignants. Ils ont été dignes pendant les visites, ils repartent vers l' optimisme munis d'un apport qu'ils ne soupçonnent peut-être pas eux-mêmes. C'était bien.
Dans ce seul camp plus d'un million de morts juifs pour la plupart, résistants, politiques, homosexuels, tziganes d'une dizaine de nations. Aujourd'hui, il y a encore des gens pour ignorer, nier ou réduire tout cela et pour respirer avec délices l'air de l'exclusion ou de la haine raciale...un air qui finit toujours par se confondre un jour avec la terrible odeur de la persécution et parfois du génocide.