Poser une question
Accueil En Ile-de-France Economie et Emploi Quelques réflexions sur la crise actuelle (III)

Quelques réflexions sur la crise actuelle (III)

En Ile-de-France / Economie et Emploi
Jean Levain - Jeudi 23 Octobre 2008 - 02:00
criseLe groupe des Caisses d'Epargne vient de perdre 600 millions d'euros, alors que le krach bancaire était déjà en route. Réaction du chef de l'état, escorté de l'inénarrable Christine Lagarde : "Faites fouetter les coupables !" ( sous-entendu : pourquoi les hauts dirigeants du groupe de l'Ecureuil, un symbole théorique de la prudence financière, ont-ils, ces idiots, réussi à se faire pincer au mauvais moment et à décrédibiliser ainsi mon travail politique !) Il va bien arriver un moment où il devra se fouetter lui-même avec ses amis néo-libéraux.

En effet, cela fait des années, et tout le monde le savait sauf apparemment le gouvernement, que les banques ont fait du casino financier l'une de leurs activités essentielles et la principale source de leur revenu. Cela fait des années que les banques, consciemment et délibérément, recrutent des traders sur un profil très spécifique : des jeunes issus de très grandes écoles scientifiques y compris l'X et Centrale. La "mission" de ces jeunes est précisément de jouer pour le compte de leurs institutions avec des capitaux très importants et d'inventer des produits dits "dérivés".

Aujourd'hui, ils sont inévitablement devenus autant de responsables faciles : "Quoi, vous ne gagnez plus de quoi parader auprès de nos actionnaires et vous mettez en plus en jeu nos confortables sièges, sous lesquels sont rangés nos parachutes dorés ! Dehors, livrés à la justice et à la vindicte publique. Nous ? On ne savait rien de vos agissements et vous nous avez trompés !" : la logique millénaire du bouc émissaire s'est mise en marche, pour sauver un establishment irresponsable et conformiste, car le conformisme est, tout les professionnels le savent, l'une des caractéristiques du milieu bancaire.

C'est à se demander si l'on prend vraiment les gens pour des idiots : la question n'est pas de "mieux contrôler" (sic) une activité dont le développement détourné et insensé a bel et bien été encouragé, elle est bien celle que nous nous posions dans la série "quelques réflexions sur la crise actuelle" : ne faut-il pas obliger les opérateurs financiers à bien faire leur métier et non, mal, celui des autres ? Tentons donc d'y apporter quelques réponses.

Quel est, au fond, le vrai métier des banques ?

Fondamentalement, de collecter la liquidité et l'épargne disponibles dans le public et chez certaines entreprises, pour la recycler au profit des agents économiques qui ont besoin : essentiellement les entreprises et aussi certaines entités publiques ou Etats. Sur cette activité fondamentale se greffent un certain nombre d'activités de service exercées au travers du réseau capillaire des banques ou caisses d'épargne, voire plus récemment de façon directe grâce à l'électronique.

Depuis longtemps, un certain nombre de banques se sont spécialisées en fonction de privilèges divers ou de la nature des fonds dont elles disposent, ou encore des garanties qu'elles utulisent pour leurs prêts. D'autres n'interviennent que sur les marchés financiers, disons plutôt n'intervenaient, car elles ont pratiquement toutes éété absorbées par les grosses banques, dites de dépôts. C'étaient les banques dites d'investissement.

Certaines, publiques ou privées, ont pour vocation de prendre des participations au tour de tables d'entreprises diverses privées ou mixtes et/ou de leur consentir des crédits longs : ce sont des banques de développement.

Les éléments du problème qui est intervenu ces dernières années sont pour l'essentiel les suivants :

  • Les activités de distribution du crédit aux entreprises sont, contrairement à une croyance publique très tenace (du genre "les banquiers ne prêtent qu'avec des garanties" ou "il n'y a pas de risque, puisque vous avez ma signature !") certes très utiles à l'économie mais risquées et peu rémunérées par rapport aux frais généraux substantiels que les banques y investissent.
  • De façon générale et particulièrement en France, le vrai métier du banquier était assez mal considéré dans son rapport à l'entreprise et au public où on lui reprochait à la fois d'être trop envahissant mais de ne pas en soutenir suffisamment le crédit et, en plus, d'être cher.
  • Certains privilèges (Livrets A) étaient obstinément réservés à certains établissements, sans contrepartie évidente. le bas niveau des taux et la concurrence tous azimuts développée par les sectateurs de la dérégulation ont conduit beaucoup d'instituts à offrir au public des rémunérations plus élevées au travers de produits divers.
  • La tendance à vouloir généraliser la retraite par capitalisation a conduit au développement des fonds de pension, des produits financiers de synthèse et des OPCVM mais aussi du marché de l'assurance vie. Toutes ces activités sont bien plus rémunératrices pour les banques que les produits bancaires habituels et leur strcuture est relativement opaque pour la clientèle, tout comme que la prise de risque qu'ils incluent pour le client.
  • On a laissé se développer un véritable métier d'usurier moderne, celui de certaines grandes sociétés de crédit aux particuliers, qui recyclent à des taux effectifs proches du taux officiel de l'usure (défini par la Banque de France) la trésorerie des grandes sociétés de distribution ou de vente par correspondance
  • Les institutions structurantes, comme la Caisse des Dépôts, se sont vues tolérer des pratiques de plus en plus éloignées de leur raison d'être : grâce à des sources de fonds plus stables et plus économiques, participer à la stabilité du système et à la structuration de l'économie. On peut même dire qu'elles ont fait de la transformation inversée en plaçant à court terme de façon plus rémunératrice et plus risquée une partie de ces ressources.

Mais surtout, les hauts dirigeants bancaires - souvent originaires des services de l'Etat grâce au fameux pantouflage - sont exposés depuis des années à une triple pression de leurs actionnaires réclamant tous, pour des raisons différentes, un rendement immédiat et élevé d'une activité qui ,par définition, contient un ingrédient de service public et une vision à moyen terme

  • Celle de l'Etat, toujours à court d'argent, ne s'est intéressé depuis des années qu'à de choses : ne pas fournir de capital supplémentaire (!) et obtenir des rendements qui puissent l'aider dans ses probres problèmes financiers quand il ne vendait pas ses propres participations...diminuant par le fait même son éventuel pouvoir régulateur (à propos, QUI est depuis huit ans aux manettes en France ?)
  • celle des petits actionnaires, excités à la course au rendement au travers de la presse spécialisée
  • celle des fonds de pension, que l'on laisse aujourd'hui rentrer et sortir sans problèmes majeurs du capital des grandes et petites entreprises et qui naturellment recherchent à la fois le gain immédiat et la valorisation de la rentabilité de leurs participations en vue d'une revente ultérieure.

Dans ces conditions, la réaction des directions bancaires fut, sinon responsable, au moins cohérente dans une logique "libérale" : Foin des activités traditionnelles et gagne-petit comme le crédit au entreprises ou le service réseau au client ! Place aux Activités de Marchés, où l'on investit en quelques secondes des montants énormes au travers de batteries impressionnantes d'opérateurs et d'équipements informatiques, afin de spéculer sur des produits parfois réels (dans la mesure où ce terme peut s'appliquer à la finance) et parfois virtuels : on rentre dans un espace sidéral où le temps, la substance et le risque confinent à l'abstraction, tout comme les jeux virtuels où l'on transcende la violence...jusqu'au jour où on la confond avec la violence physique.

Le métier de cambiste a toujours existé mais il était subordonné aux besoins des banques en termes de marchés de changes ou d'échange de capitaux à court ou moyen terme. Tout a changé le jour où, sous l'influence des facteurs susdits, cette activité est devenue le coeur même du métier bancaire et non un service rendu à celui-ci. Des lors, les cambistes été promus traders.

Ces gens, très bien payés pour faire un métier à risque et donc extrêmement stressant, touchant le salaire de la peur, sont devenus dans beaucoup d'établissements - car les banques sont à certains égards des administrations privées- une forme d'aristocratie, remplaçant les hauts responsables des inspections internes et du crédit qui tenaient autrefois le haut du pavé. Ils ont évolué vers le vedettariat, en parallèle avec le poids de leurs activités dans le revenu bancaire.

Le contrôle au niveau des opérations est illusoire...

S'imaginer qu'on pourrait contrôler en temps réel et dans des dimensions aussi colossales les risques ainsi générés est à notre avis largement illusoire car cela dépasse tout simplement les capacités humaines. Et un back-office se situe, comme son nom l'indique assez, en arrière des opérations..D'autre part s'il y a un marché mondialisé et apatride aujourd'hui -largement par la faute des fanatiques du libéralisme- c'est bien celui là. Rappelons-nous l'encouragement au développement des fonds de pension (fussent-ils "souverains" !), la revente systématique du capital public, la déficience du contrôle de l'Etat, l'encouragement à la grande distribution donc au crédit sauvage, la privatisation toujours en cours de la Poste, la fusion des places boursières...sans qu'il y ait pour autant de réel contrôle "européen". On n'en finirait pas d'énumérer les mesures néfastes prises au fil de l'eau et avec cette obstination du court terme et de la communicatioçn qui caractérise bien des dirigeants politiques actuels : les pompiers ont pendant des années été les pyromanes !

c'est donc au niveau du métier qu'il faut agir

Aujourd'hui, il s'agit de restaurer un fonctionnement normal des fonctions sociétales des secteurs concernés. Pour cela, en économie de marché, un certain nombre de conditions doivent être remplies :

  • la concurrence bancaire doit être normale mais non exacerbée et les prises de contrôle régulées. Ainsi, les investissements dans les capitaux bancaires doivent faire l'objet d'un système de cliquet : entrée facile, mais sortie impossible avant une durée, par exemple, de 10 ans.
  • les activités de crédit et d'investissement dans les entreprises doivent être suffisamment rémunératrices et à ce sujet un Grenelle - l'expression a fait fortune- des rapports entre banques et entreprises doit être organisé. Enjeu : les rémunérations, les règles prudentielles de contrôle, les prises de garanties. Il faut mettre fin aux paradoxes néo-libéraux qui font par exemple juger normales les pratiques de cow-boys des fonds d'investissement mais scandaleux qu'une banque joue son rôle au conseil d'administration d'une entreprise. Une proportion des actifs des banques dans ce type de remplois des ressources doivent être impérativement définis et respectés sous forme de règles prudentielles universelles.
  • en tout état de cause, de très nombreuses PMI/PME françaises sont sous-capitalisées et il est peu vraisemblable que l'insuffisante incitation au maintien des capaitaux en entreprise pemettent d'y changer quelque chose dans un proche avenir. Par ailleurs, la présence stable de banquiers dans les "tours de table" est un gage de perennité pour les entrprises. Les prises de participation (minoritaires) bancaires doivent donc être encouragées.
  • la diversification vers des activités d'assurance doit être freinée. L'assurance est un métier -particulièrement en ce qui concerne la gestion des sinistres- qui n'est pas celui du banquier. A l'inverse, il est peu souhaitable que les entreprises d'assurance se mêlent du métier bancaire, car ce serait additionner le risque statistique (spécialité des assureurs) et le risque individualisé, qui relève du banquier.
  • le taux d'usure doit être impérativement abaissé de façon à freiner les activités de financement à la consommation par des organismes non-bancaires : outre le côté scandaleux et parfois quasi-délictuel de cette activité vis-à-vis de clients souvent modestes, elle prive les banquiers d'activités rémunératrices et cohérentes avec leur clientèle existante.
  • une législation européenne qui en finisse avec les dangereux mythes ultra-libéraux sans pour autant tomber dans l'économie d'état, doit être mise sur pied et le projet de TCE modifié en conséquence
  • la transformation inverse (utiliser des ressources à long terme telles que celles qui sont allouées à la caisse des dépôts pour jouer sur les marchés) doit être rigoureusement interdite au moyen de ratios approprés et de la réservation de ces ressources à des usages précis.
  • des contrôles inopinés par une Agence Européenne des Marchés doivent permettre de s'assurer à tout moment du respect des règles prudentielles car il est illusoire de confier cette tâche à une fédération professionnelle, à la Banque de France ou à des hauts fonctionnaires que guettent le pantouflage ou les relations cordiales avec de nombreux anciens collègues du milieu dirigeant bancaire
  • la limitation des rémunérations variables pour des opérateurs de marché est également indispensable si l'on veut éviter le retour de la fuite en avant au sein des "tables"

La tâche n'est pas facile et l'adage "chassez le naturel, il revient au galop" se vérifie. L'expérience de ces dernières semaines est significative : les banques ont carrément coupé les crédits et parfois même cherché à utiliser la situation au profit de leur croissance externe. Cela, tout comme le ton presque obscène eu égard à la situation de certaines publicités, montre que certains dirigeants n'ont toujours rien compris et reprendront le fil de leur action néfaste dès que les gouvernements auront le dos tourné.

En résumé, il faut souligner que le métier des banques n'est pas un métier comme les autres et donc qu'il ne saurait être traité à l'aune du syncrétisme libéral. Il comporte une dimension économique et donc sociale, essentielle. D'autre part, il est irremplaçable. Il convient donc de le rendre aux banquiers et d'empêcher ceux-ci d'aller faire celui des autres. Nous avons énuméré quelques conditions nécessaires pour lui faire retrouver à la fois ses lettres de noblesse et son rapport, sans lequel on ne pourrait continuer à faire vivre les dizaines de milliers de collaborateurs qui le pratiquent.

Ces conditions sont toutefois loin d'être suffisantes et nous évoquerons dans une prochaine note les conditions humaines (souvent les plus fondamentales dans toute problématique de réforme -de VRAIE réforme - et les plus difficiles à faire évoluer) de cet indispensable retour à la raison qu'il faudra satisfaire.

 
Plus d'info