Poser une question
Accueil En Ile-de-France Economie et Emploi De l'économie magique...(I)..à une économie de reconquête

De l'économie magique...(I)..à une économie de reconquête

En Ile-de-France / Economie et Emploi
Jean Levain - Mercredi 03 Septembre 2008 - 02:00
sarkozyLes Français sont de plus en plus surpris de la manière dont le gouvernement Sarkozy -car tout le monde a entretemps compris qu'on avait affaire, dans le meilleur des cas, à un chef de gouvernement et non à un président de la République -aborde les problèmes économiques.

On en arrive même à des pratiques magiques, au sens propre du terme, qui font rire tout le monde. Danser autour des supermarchés en criant "Prix ! baissez !" et en les menaçant des foudres de la Loi s'apparente en effet à une démarche chamanique : on danse autour du totem pour que le Grand Esprit fasse pleuvoir. Au mieux, on pense à Jéricho tournant autour des remparts avec ses trompettes..

 

Clairement, le sarkozysme économique est un flop total. Pire, il emmène la France dans le mauvais sens en faisant croire à des ruptures, à des réformes qui ne réforment rien du tout de ce qu'il faudrait effectivement réformer. Les admonestations bruxelloises ne sont que prétexte à persister dans l'erreur et à crier "Voyez que nous avons raison ! Il faut taper encore plus fort sur les services publics, les prestations sociales et les retraites et ne pas nous préoccuper de solutions globales !"

Pourtant, outre les réactions sociales, tout le monde voit bien qu'on est très mal parti après des années d'un gouvernement UMP disposant de tous les pouvoirs et qu'il faudra donc, quand la comète de Sarko se sera éloignée dans le vide sidéral, que notre bateau tire, pendant des années, des bords carrés pour avancer vraiment et refaire le chemin perdu.

Pour quelles raisons le système sarkozyste se plante-t-il aujourd'hui dans sa politique économique et sa poloitique tout court ? Quelles orientations proposer, dans une vision à la fois sociale et efficace, car il est possible et nécessaire de proposer un autre projet et de nouvelles pratiques ?

La principale raison de l'échec me paraît résider dans l'étroitesse de la vision qui préside aux soi-disantes réformes. Cette vision est négative, péjorative pour les forces de travail, incohérente dans son affirmation, dépassée et inefficace.

Elle est négative parce qu'elle part du principe que le principal problème dont souffrirait l'économie française serait la lourdeur de la charge publique, qui injecterait insuffisamment de dépense dans le système économique, grèverait le fonctionnement des entreprises et démotiverait salariés et "patrons" (il y a pourtant beaucoup à dire sur ce terme actuellement et surtout sur son contenu). Il s'agit en gros de couper les branches mortes de l'arbre (on ne parlera pas de rosier !) ou si l'on préfère, de pratiquer sur le malade -à notre avis imaginaire- une saignée dont Monsieur Purgon attend le plus grand bien.

Quelle erreur ! Bien sûr que les efforts de productivité doivent être sans cesse poursuivis, dans le public comme dans le privé. Mais les concepts sont souvent artificiels aujourd'hui. Comment qualifier en effet Total de groupe privé, si son chiffre d'affaires est largement constitué de taxes ? La BNP-Paribas est-elle une entreprise d'Etat alors que toute sa stratégie est d'essence privée ? Personne ne s'en rend compte, en tous cas. L'actionnariat public serait-il à brader chez une puissance internationale, à encourager chez un micro-état asiatique comme Singapour ? Non, bien sûr : c'est l'usage stratégique qui est important, non son principe.

Bref, on est dans l'incantation : le credo sarkozyste ne cherche aucune sortie "par le haut" qui tiendrait compte par exemple de l'impérieuse nécessité de raisonner en termes de marchés commerciaux ou de valeur ajoutée durable. Rien de tout cela, rien que la morne répétition du "on paye trop d'impôts et de charges sociales" alors même que depuis longtemps, l'Etat, en bon arriéré du colbertisme, s'obstine à faire croire qu'il gouverne l'emploi en versant de véritables rentes de situations à certaines entreprises qui ne l'ont d'ailleurs pas demandé. Le colberto-libéralisme de Sarko et son état-major d'énarques, c'est la déification de l'individu parce qu'il peut être un client politique, c'est essentiellement un populisme et un gaullisme dégradé. C'est l'inverse du libéralisme américain qui développe sa puissance idéologique sur la base une valorisation de l'initiative individuelle et l'équilibre des pouvoirs. Mais le génie de la Culture américaine est fondé sur des valeurs différentes...

De fait, l'imagination et l'analyse globale de la situation ne sont pas au rendez-vous en France en ce moment et l'on y substitue un concours Lépine gagné une fois de plus par J.Attali qui a déjà travaillé et retravaillera probablement un jour pour la concurrence politique de l'UMP ! Pas plus qu'on ne gouverne avec une collection de "trucs" isolés et souvent inefficaces, on n'a jamais motivé personne, fonctionnaire ou non, en faisant croire que certaines castes sont supérieures. Pourtant, ce sont bien la valeur ajoutée et le retour sur investissement qui comptent : une infirmière hospitalière apporte-t-elle moins de valeur ajoutée à l'économie française que l'achat d'un 4 x 4 supplémentaire fabriqué en Chine ?

Elle est péjorative parce que dans ce domaine comme dans d'autres, les Diafoirus de l'UMP font une lecture à deux vitesses de la société, que le comportement du président lui-même illustre d'ailleurs très bien.

Que les fonds de pension rentrent et sortent des entreprises sans en partager en quoi que ce soit l'esprit, l'affectio societatis. Que des dirigeants se voient octroyer des pourboires colossaux et sous-imposés pour débarrasser des entreprises stratégiques de leur malgestion. Que d'autres, ou les mêmes, s'augmentent sans états d'âme (+ 38% en moyenne depuis Sarko II). Que les états-majors de grandes entreprises soient infestés de pantouflards voire même d' anciens hauts-fonctionnaires des Finances qui étaient censés les contrôler. Que la maîtrise d' entreprises stratégiques pour l'avenir de la France soit mise à l'encan au moment même où l'on voit apparaître les fonds souverains ( chez les autres, bien sûr !), tout cela est normal, dicté par le libéralisme, l'"Europe", la mondialisation etc. et n'a pas besoin d'être sérieusement réformé. Et servir les lobbies en leur procurant à bas prix les dépouilles du secteur public ou en en faisant évoluer la législation en fonction de leurs intérêts (cf. ce qui se passe actuellement à propose de la télévision publique), c'est "normal" aussi.

Par contre, que les salariés perdent doublement en pouvoir d'achat (au niveau des prix et du revenu net), que tous les prétextes soient bons pour ne pas injecter de supplément de revenu dans l'économie, c'est "normal". Que les catégories sociales les moins favorisées soient celles qui prennent proportionnellement le plus de risques financiers (épargne et retraite placées en Bourse, souvent à l'insu des titulaires. Quid si un crash se produit ?). Que bien des grandes entreprises privatisées aient tendance à chercher prioritairement à faire disparaître de leurs rangs le personnel à statut, sans égard à la qualité de service ou à la permanence d'un service public datant parfois de Rois qui n'étaient pas des idiots, peu importe. Que l'on ait totalement perdu de vue la nécessité d'aider les PME, non seulement en paroles mais en actions, en cessant de désavantager aussi bien leurs patrons que leurs salariés en termes d'imposition, de droits sociaux, de responsabilité, ce n'est pas grave.

Or, on ne peut résoudre des problèmes complexes sans mobiliser les acteurs et c'est impossible si on les méprise et les vilipende.

Elle est incohérente parce qu'elle néglige absolument une conséquence de plus en plus évident de la mondialisation ou plutôt parce qu'elle tire les mauvaises conclusions de celle-ci. Ce fait, c'est que les pays souverains ou qui prétendent le rester, ne doivent à aucun prix abandonner la maîtrise de leur politique globale. Il va bien falloir un jour comprendre que ceux de nos partenaires européens qui n'ont pas les mêmes responsabilités stratégiques ou culturelles que nous, poussent efficacement à une forme de prise en compte de la mondialisation ( l'exaltation officielle de la concurrence et la chasse aux structures économiques publiques) qui n'avantage que les nations vivant principalement des échanges, c'est-à-dire eux-mêmes. Et lorsque le général de Gaulle parlait de l'Europe des Marchands, il n'avait pas tort. Or, si l'Europe des Marchands n'est pas une mauvaise chose en soi, elle ne saurait se substituer à tout. Venise a mal fini.

Quant aux autres, dès qu'il s'agit de leurs atouts stratégiques (place de Londres pour les Britanniques, Ostpolitik pour les Allemands ou relations avec l'Amérique Latine pour les Espagnols ou les Portugais), ils raisonnent différemment. Notre politique extérieure consiste actuellement, en gros, à jouer les Matamores pour le roi de Prusse (lisez, les Etats-Unis) tout en cherchant à nous exonérer de règles (fiscales ou budgétaires) auxquelles nous avons étourdiment souscrit. Pendant ce temps, nous continuons à dépenser beaucoup d'argent pour un arsenal de défense dont l'"Europe" atlantiste ne veut pas payer le prix* et à sacrifier des intérêts de fond à des avantages fugaces de communication. Elle a des implications économiques catastrophiques. Or l'économie, et c'est là que réside le piège, n'est nullement indépendante de la politique extérieure, surtout pour des nations qui comme la nôtre n'ont pas de marché captif comparable à celui des Etats-Unis, de la Russie ou même de l'Allemagne ou de l'Espagne d'aujourd'hui si l'on y inclut leurs prés carrés économiques respectifs.

L'idée qu'on peut inciter par n'importe quel moyen le consommateur à dépenser n'importe quoi et particulièrement des produits non durables importés alors que pour beaucoup les salaires couvrent très difiicilement le nécessaire (logement, coût de la mobilité des ménages et dépenses courantes) est aberrante car c'est ajouter une "bulle" commerciale à une "bulle" financière déjà fragile, donc multiplier les risques. Fonder un développement économique sur le développement de la consommation de produits d'une utilité sociale discutable, écologiquement critiquables et importés pour l'essentiel de pays d'Extrême-Orient ou à bas coûts de main d'oeuvre est incohérent avec des objectifs sociaux, si tant est que les Sarkozystes en aient. C'est, de plus, extrêmement dangereux parce que c'est contraire au développement durable de l'économie indigène. Enfin, la politique d'appui aux entreprises reste totalement désaxée : au lieu de soutenir et de développer le tissu des PME, elle est basée sur une vision étatiste : on récompense les "bons" comportements, de façon d'ailleurs paradoxale pour des gens qui se prétendent libéraux. Pour autant, le développement des PME, qui représentent une carte maîtresse de l'avenir économique, n'est pas assuré faute de mesures spécifiques.

Le blocage de l'immigration travailleuse, promis par populisme, a dû être revu quand il s'est avéré que les restaurants branchés aussi bien que les entreprises du BTP ne pouvaient vivre sans elle et que toute cette gesticulation n'avait servi..qu'à créer un ministère de plus. L'incohérence se niche partout et le résultat c'est que personne n'y comprend plus rien : les agents du service public se sentent incompris et méprisés, les chefs d'entreprise (les vrais) se demandent depuis des années pourquoi on ne répond pas aux vraies questions, les grands groupes attendent de vraies diretives et un vrai professionnalisme dans notre politique internationale et les salariés constatent que l'ascenseur social est en panne, voire redescend. Conclusion : ce n'est pas la troupe qui est en cause, ce sont les chefs !

Elle est dépassée parce qu'elle se fonde sur une vision de la société qui date terriblement et sent les vieux poncifs de la droite : le peuple ne travaille pas assez et demande trop de sous, on persécute les actionnaires et les patrons et on les démotive, la relance doit se faire par la consommation donc par la dépense du revenu et le découragement de l'épargne (cf. les récentes mesures de déblocage de l'intéressement). C'est la version 2008 du fameux "s'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche !".

Or, aujourd'hui, aux Etats-Unis comme ailleurs, l' heure est à la révision des concepts libéraux, à l'harmonisation et non à l'opposition privé-public (les uns réhabilitant les notions d'intérêt général, les autres modernisant leur gestion), à l'entreprise citoyenne, à la reprise en main des marchés financiers et de matières premières qui passe bien évidemment par la nécessité de politiques globales. Ce sont même les états qui se proclament le plus libéraux qui utilisent les moyens de l'intervention publique. Et la police de la concurrence ou des abus sociaux est autrement plus sérieuse que dans la France sarkozienne.

Or, si la France veut peser dans le jeu, elle doit redevenir politiquement performante. "Bruxelles", à qui l'on a jeté en pâture le scandaleux enterrement du referendum "européen" (mépriser la volonté clairement exprimée du peuple ne restera pas impuni), ne sert que de faire-valoir : on s'appuie sur la philosophie officielle de l'Union pour étrangler le service public ou les professions stratégiques (métiers de la mer, petite agriculture, métiers de la qualité). A l'inverse, on l'utilise pour récompenser les gros ( cf. notre politique de défense où nous laissons les grands groupes français imposer la politique de leurs dirigeants et non celle de la nation actionnaire) voire des intérêts apatrides (cf. le traitement de l'affaire des OGM, la politique de santé ).

Elle est, enfin, inefficace. Tirer les mauvaises conclusions de la mondialisation, c'est prétendre faire monter le ballon en attendant d'hypothétiques ascendances et en jetant des sacs de lest par-dessus bord alors qu'il a une ou plutôt des fuites. Que voit-on ? Le revenu réel diminue. Or, et ce n'est qu'un exemple, la "solution" du problème des retraites (qui ne peut clairement résulter que d'une augmentation des cotisations nourrie par une augmentation dudit revenu réel et d'une incitation à l'investissement privé que sous-tend la sécurisation du logement des vieux jours) s'éloigne donc au lieu de se rapprocher. Réponse du gouvernement : on continue à poursuivre le mythe du "travailler plus pour gagner plus", on cherche à vider des bas de laine amaigris, on cherche n'importe quel expédient statistique pour masquer la réalité en matière de prix ou d'emploi. Mais le cheval fourbu ne répond pas, le déficit budgétaire ne bouge pas voire s'aggrave car les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Tout cela nous invite à penser, avec toujours plus d'analystes de tous bords, que le remix des Chicago Boys et de berlusconisme que l'on nous sert n'est vraiment pas la bonne solution (à suivre).


* La politique sarkozyste atteint le fond de l'incohérence quand elle déforce d'avance toute négociation sur notre apport stratégique à l'Union Européenne... en appuyant le point de vue américain pour des raisons de politique communicationnelle à court terme ! En d'autres termes, on dépense beaucoup d'argent à actualiser un système d'armes stratégique en crédibilisant nous-mêmes par un flirt appuyé avec Bush le parapluie OTAN dont la vocation est aujourd'hui prncipalement de soutenir la crédibilité du dollar US plus qu'il n'a d'efficacité militaire.

 
Plus d'info