Les Martiniquais voteront bientôt sur leur degré d'autonomie. Qu'en pensez-vous ?
Je pense que Nicolas Sarkozy a enfin entendu une demande récurrente de nos territoires, où ce débat a lieu depuis des années. Les congrès des trois départements, Guadeloupe, Martinique, Guyane, se sont réunis récemment et se sont prononcés sur cette question, certains pour un changement de statut relevant plutôt de l'article 74 de la Constitution.
La démarche vaut-elle pour tous les outre-mer ?
Cela fait des années que nous demandons un statut à la carte. La demande pour l'un ne vaut pas forcément pour l'autre. Mais la consultation populaire est une nécessité commune. L'article 74 de la Constitution permet une grande souplesse dans l'autonomie. L'article 73 permet aussi l'autonomie, à condition de définir le contenu des compétences et leur périmètre.
Plus une collectivité est autonome, plus elle doit assumer ses choix devant ses électeurs, a souligné le chef de l'Etat. Cet équilibre vous paraît-il juste ?
Il coule de source : il faut répondre de son action. Il y aura moins facilement de dégagements contre l'Etat. Tout cela est déjà très présent dans la tête des élus, et surtout des citoyens.
Nous n'avons pas le droit de faire croire que l'Etat est seul responsable de tout. S'il se désengageait plus encore, tout n'irait pas mieux par miracle. Aider l'Etat à nous repenser où nous sommes, et tels que nous sommes, suppose un nouveau schéma de partage des responsabilités. Il faut sortir de la schizophrénie entre le maintien dans la République par assistanat ou le largage par exaspération. Les deux postures sont fantasmatiques. D'ailleurs, en rompant avec ses outre-mer, la France perdrait 90 % de son patrimoine écologique, elle deviendrait la 40e puissance maritime, alors qu'elle est aujourd'hui la 3e. Sa force de frappe dans les grandes instances internationales provient très largement de ses outre-mer.
Quels enseignements tirez-vous de la grève générale de cet hiver ?
En Guadeloupe, le mouvement a été suffisamment long et profond pour laisser percer la complexité des attentes. Il a mis en lumière une contradiction majeure : les habitants des outre-mer sont dans une logique républicaine d'égalité, dans des territoires régis par la dérogation et par le principe même d'inégalité. La dérogation est devenue une règle, presque sur chaque loi. Le principe en soi n'est pas contestable s'il sert à prendre en compte les réalités géographiques, sociologiques, historiques, ce que nous réclamons très souvent. Mais l'exécutif n'est pas dans cette logique : il est dans la soustraction et l'exception. Dès qu'une mesure économique ou sociale est intéressante, son application dans nos pays est différée ou modulée. On entend ressasser que l'outre-mer coûte cher, alors que l'Etat se désengage et cède au privé des espaces d'action publique, comme le logement social. La dérogation sert à l'usage abusif d'ordonnances, à la défiscalisation ou à banaliser les transgressions du droit par les puissants.
Une société équitable est-elle possible quand les fonctionnaires touchent un salaire majoré de 40 % ?
C'est un sujet qu'il faut avoir le courage de traiter, car c'est une des sources d'inégalité. En 1950, appliqué aux seuls fonctionnaires venant de métropole, c'était une façon de les inciter à investir nos territoires. Les luttes sociales sur place ont abouti à l'extension du dispositif, motivée par le coût de la vie. En boomerang est revenu l'effet inflationniste. L'inégalité est au fondement même de la société, dans le milieu où l'on attend la plus grande rigueur démocratique : la fonction publique.
Fermeture d'entreprises, accords non appliqués : l'économie antillaise peut-elle repartir ?
Pas sur les mêmes bases : une société de dépendance et d'inégalité. Sinon, nous prenons rendez-vous pour une prochaine déflagration plus grande encore. La génération qui a porté le mouvement détient une Culture syndicale, des règles, des principes, des méthodes. Mais, au regard de la situation dramatique des jeunes, je crains qu'il soit difficile de leur faire entendre raison. On ne pourra rien opposer de rationnel ni de raisonnable à leur révolte.
La récession mondiale a-t-elle joué un rôle dans la crise des Antilles ?
La crise mondiale a moins joué qu'ailleurs. C'est une économie d'enclave, elle n'est pas exposée à tous les vents des subprimes, des bulles, des soubresauts financiers. L'Etat protège les intérêts, les réseaux et une forme d'organisation économique. Il n'a jamais exigé du système bancaire qu'il fasse son métier ! Il n'a cessé de fournir des filets de sécurité aux banques, aux détenteurs de capital et de patrimoine. Les aides profitent à ceux qui sont le mieux organisés pour les capter.
Un autre modèle de développement peut-il voir le jour ?
Il est indispensable ! Nous sommes dans une spirale folle. Les hausses de salaire vont se répercuter sur les prix. Or nous ne sommes pas suspendus entre Vénus et Mars : nous avons des voisins, qui ont les mêmes ressources. Il faut raisonner sur la géographie et recommencer à penser nos problèmes sociaux et économiques à partir de ce que nous sommes : en Guyane, une sociologie sud-américaine. Nous sommes confrontés à trois réalités : des flux migratoires sur un continent où la tradition est de circuler ; des économies interlopes par impuissance des Etats, y compris l'Etat français, incapable de protéger la forêt amazonienne ; une économie informelle vivace.
Au lieu d'affrontements larvés avec le Suriname et le Brésil, il faut concevoir des politiques coordonnées pour sécuriser les espaces communs, la mer et ses ressources, la forêt et ses atouts. La Martinique et la Guadeloupe devraient engager des coopérations dans l'arc caraïbe. Il existe une base matérielle. Il ne vous a pas échappé que pendant ces 44 jours où toute la grande distribution était fermée personne en Guadeloupe n'est mort de faim...
Fort-de-France Envoyée spéciale Propos recueillis par Béatrice Gurrey Article paru dans l'édition du Monde du 28.06.09. |